LA PLACE DE L'INTÉRIORITÉ DANS LA VIE D'UN MOINE*
En 1980 - je ne l'oublierai jamais! - nous célébrions avec faste et éclat le quinzième centenaire de la naissance de saint Benoît (480-547). A cette occasion, dans son message pour l'inauguration de l'année jubilaire, le pape Jean Paul II nous dit : "La doctrine spirituelle de saint Benoît est une invitation à l'intériorité. Ecoutons-le : de l'habitation avec soi-même naît le dialogue avec soi-même et avec Dieu qui conduit au sommet."
Les mots "habitation avec soi-même" du document pontifical nous renvoient à un passage des Dialogues de saint Grégoire le Grand, pape de 590 à 604, avec son diacre Pierre. Le voici, ce texte bien connu, mais très abrégé par-ci et un peu paraphrasé par-là.
- Le vénérable Benoît, dit le pape, ayant échappé un jour par miracle à une tentative d'empoisonnement fomentée par des moines qui pourtant l'avaient supplié de devenir leur père abbé, retourna dans sa grotte de Subiaco où, sous le regard de Dieu, il habita avec lui-même (habitavit secum).
- Très Saint Père, dit le diacre Pierre, des moines qui complotaient ainsi pour supprimer physiquement leur père abbé, c'est scan-da-leux ! Inadmissible ! Je suppose que cela n'arrive pas tous les jours chez les moines d'aujourd'hui. Mais je ne comprends pas très bien ce que vous voulez dire par habiter avec soi-même. Eclairez un peu ma lanterne, s'il vous plaît.
- Cet homme de Dieu, reprit le pape, habita avec lui-même, en étant toujours vigilant sur lui-même, en se voyant toujours sous le regard du Créateur et en s'examinant toujours. Il n'avilit point l'oeil de son âme en jetant des oeillades à l'extérieur.
C'est ainsi grâce à saint Grégoire le Grand que nous savons comment saint Benoît vivait son intériorité. A vrai dire, ce terme intériorité, qui est moderne, est assez abstrait. Les anciens auteurs spirituels ne parlaient pas d'intériorité mais de vie intérieure ou de recueillement. J'utiliserai indifféremment ces deux termes intériorité et recueillement en les considérant comme synonymes. De quoi s'agit-il ? En voici trois définitions différentes données respectivement par saint Augustin (354-430), saint Grégoire le Grand lui-même (540-604) et sainte Thérèse d'Avila (1515-1582), tous les trois Docteurs de l'Eglise et les deux premiers, Pères de l'Eglise.
Pour saint Augustin, se recueillir c'est se retirer du multiple pour réaliser sa cohérence intérieure, en s'abreuvant à la source de toute unité qui est Dieu. Dans ses Confessions, nous trouvons cette prière très éclairante : "Seigneur, que tu me deviennes doux, toi qui me rassembles de la dispersion où, sans fruit, je me suis éparpillé et ainsi je me suis détourné de toi, l'Unique, pour me perdre dans le multiple." Toujours dans ses Confessions, nous trouvons encore cette pensée à propos de la chasteté : "Oui, la continence nous rassemble et nous ramène à l'unité que nous avions perdue en glissant dans le multiple."
Saint Grégoire le Grand nous présente le recueillement autrement que saint Augustin. Il n'oppose plus le multiple à l'unité, mais l'extérieur à l'intérieur. Pour lui, il y a recueillement quand la mens (l'esprit ou l'âme) se libère de l'emprise des choses extérieures et se retire au plus intime de son coeur pour y dialoguer avec soi-même et avec le Seigneur. Dialoguer. Ce verbe est important. Nous y reviendrons.
Sainte Thérèse d'Avila parle du recueillement à propos de l'oraison. Elle distingue deux degrés de recueillement, actif et passif. Il y a recueillement actif quand l'âme rassemble ses diverses facultés en les dirigeant vers Dieu. Ce recueillement actif est appelé oraison de simple remise en Dieu. Par contre, le recueillement passif ne s'obtient ni par le travail de l'entendement ni par le travail de l'imagination, mais par l'action directe de la grâce divine sur nos facultés. C'est pour cela que la Madre l'appelle oraison de quiétude. Donc, pour sainte Thérèse, ce n'est plus l'unité ni l'intériorité mais la quiétude qui est au terme du recueillement. Je dirais que le recueillement thérésien ou carmélitain est une montée de l'agitation et de l'anxiété vers la quiétude.
En combinant l'enseignement de ces trois saints Docteurs, nous pouvons déduire que le recueillement est un cheminement vers l'intérieur de soi-même, là où règnent l'unité et la quiétude. Comment le jeune Benoît commença-t-il ce cheminement ? Ecoutons encore saint Grégoire le Grand: "Né de famille libre dans la région de Nursie, Benoît fut envoyé à Rome pour des études libérales. Mais il voyait que plusieurs y culbutaient dans le vice. Aussi, à peine entré dans le monde, il recula de peur que le savoir-vivre mondain le fît choir tout entier en un gouffre sans fond. Il abandonna l'étude des lettres, laissa la maison et les biens de son père. Désireux de plaire à Dieu seul, il se mit en quête de l'habit pour mener une sainte vie. Ainsi il se retira, savamment ignorant (scienter nescius) et sagement inculte (sapienter indoctus)".
L'intériorité selon saint Grégoire le Grand est donc une docte ignorance et une sage inculture. A maintes reprises, saint Augustin avait déjà signalé ce paradoxe chrétien qui sera longuement développé comme "coïncidence des contraires" par Nicolas de Cuse (1401-1464). Dans le même sens, Kierkegaard (1813-1855) parlera de naïveté seconde, ce qui suppose de la profondeur. La superficialité et le clinquant sont à l'antipode de l'intériorité. Il faudra creuser encore et toujours. C'est au delà des moyens et des objectifs et au delà des problèmes et des questions, que le mystère de l'être se révèle.
En ce domaine surtout, il est important de distinguer le fond et la forme qui ne correspondent pas toujours. La forme apparaît souvent plus grave et sérieuse que le fond. Ainsi, par exemple, une somptueuse symphonie verbale s'avère parfois vide et creuse tandis qu'une parole très simple - "la même sur le papier qu'en la bouche", comme dit Montaigne - peut être lourde de sens. De même, tel mot d'enfant me donne plus à réfléchir qu'une conférence magistrale. Méfions-nous des slogans et des concerts de mots. C'est souvent de la publicité ou du vent.
L'intériorité consiste à être et non à paraître. C'est pourquoi, saint Benoît nous dit avec insistance qu'il faut d'abord être (prius esse) avant de paraître (4,62). La vie intérieure est essentiellement une vie cachée avec le Christ en Dieu. C'est pourquoi, il faut d'abord rentrer au plus secret de son coeur. C'est très difficile pour certains caractères qui s'évadent sans cesse de leur Je profond, surtout les égocentriques et les extravertis. Les premiers sont obsédés par leur Moi démesuré et les seconds par l'extérieur, le multiple et l'agitation. Quoique de façon très différente, les égocentriques et les extravertis sont également hors d'eux-mêmes, également excentriques.
Mais pourquoi faut-il ainsi rentrer en son coeur ? Serait-ce pour s'y blottir et s'y complaire ? Ce serait désastreux. L'authentique intériorité consiste à rentrer en soi-même pour y dialoguer avec soi-même. Il ne s'agit pas de bavarder intérieurement mais d'être présent à soi, au plus profond de son coeur. En langage post-moderne ou, si vous préférez, trans-moderne, je dirais qu'il s'agit de vivre pleinement sa subjectivité humaine qui est le contraire du subjectivisme.
Cette intériorité psychique est déjà une grande valeur humaine. Elle est bien appréciée des artistes, des poètes et des penseurs, quelles que soient leurs cultures et leurs options philosophiques ou religieuses. Mais il faut aller plus loin et dépasser le plan psychologique sous peine d'encourir la réprobation de l'apôtre Paul : L'homme psychique n'accueille pas ce qui est de l'Esprit de Dieu; c'est folie pour lui et il ne peut pas le connaître, car c'est spirituellement qu'on en juge (1 Co 2,14). En effet, même authentique, l'intériorité psychique n'est pas encore religieuse. Pour le devenir, elle doit reposer, sinon sur l'authentique Foi en Dieu, au moins sur une certaine croyance en un au-delà.
Toutefois, l'intériorité religieuse est multiforme. L'intériorité bouddhiste par exemple, qui est très profonde, est sans dieu et tend vers le nirvâna. Comme telle, elle est incompatible avec l'intériorité chrétienne. De plus, même à l'intérieur du catholicisme, l'intériorité cartusienne ne se confond pas avec l'intériorité ignatienne. J'essaye de réfléchir sur l'intériorité bénédictine, en regardant notre père saint Benoît et en écoutant notre maître saint Grégoire le Grand, sans oublier que l'intériorité bénédictine n'a jamais prétendu être autre chose que chrétienne.
Pour un disciple de saint Benoît et de saint Grégoire le Grand, l'intériorité ou le recueillement consiste à rentrer au fond de son coeur, pour y dialoguer non seulement avec soi-même, mais aussi et surtout avec Dieu, et plus précisément avec le Dieu intérieur. Ce disciple est conscient que Dieu n'est pas seulement présent au plus haut des cieux et en toutes créatures, mais qu'il est aussi et très personnellement présent dans son coeur, au plus intime de son être. C'est avec ce Dieu intime qu'il cherche à dialoguer.
Dialoguer avec ce Dieu intérieur consiste à beaucoup L'écouter et un peu Lui parler. Sans cesse. Jour et nuit. Dans la détresse comme dans l'euphorie. Mais toujours paisiblement, sans tension nerveuse ni contention d'esprit. Et lorsque, par la grâce, ce dialogue devient incandescent, les paroles intérieures s'effacent pour céder place à un profond silence intérieur qui est tout illuminé par la Présence.
Saint Benoît vivait continuellement dans la conscience de la Présence intime de Dieu. "Toute sa vie, écrit saint Grégoire le Grand, s'écoulait sous le regard de la divine Majesté. Toujours, il se considérait comme devant son Créateur. Il se surveillait lui-même sans cesse et ne laissait pas son regard errer au dehors." Bref, il était totalement recueilli en Dieu.
Quel Dieu ? Pour les Chrétiens comme pour les Juifs, le Seigneur notre Dieu est le Seigneur UN (Dt 6,4). Il n'est pas multiple, nous avertit saint Augustin. Il est absolument un et donc unique. Cependant, l'unité divine n'est pas recroquevillée sur elle-même et stérile comme la singularité ou l'isolement. Elle est surabondante et infiniment féconde. Son essence est rencontre, dialogue et communion. Si bien que le Seigneur UN des chrétiens se nomme Père, Fils et Esprit Saint. On pourrait préciser en disant : Père Saint, Fils Saint et Esprit Saint, car le Seigneur UN du Deutéronome est en même temps le Dieu trois fois saint du prophète Isaïe.
Il s'ensuit que l'intériorité chrétienne s'ouvre immédiatement au Christ, Verbe de Dieu fait chair. Le chrétien intérieur se souvient que le Christ ressuscité habite en lui, en compagnie de son Père et de son Esprit : Si quelqu'un m'aime, mon Père l'aimera et nous viendrons en lui et nous établirons en lui notre demeure (Jn 14,23). Le chrétien intérieur aime tenir compagnie à cet Hôte et Ami intime pour L'écouter et s'entretenir avec Lui.
Le chrétien intérieur a le souci non seulement de rencontrer le Christ intérieur, mais aussi d'atteindre l'intérieur du Christ. L'expression "intérieur du Christ" apparut pour la première fois au Moyen Age, dans la littérature spirituelle des Pays-Bas, notamment dans les écrits mystiques de Hadewijck (béguine ? au début du 13e siècle) et dans ceux de Ruusbroec (1293-1381). De la première je n'ai rien lu et presque rien du second. Mais j'ai lu autrefois quelque chose des auteurs spirituels qui appartenaient à l'Ecole Française du 17e siècle comme Bérulle, Condren, saint Vincent de Paul, Olier, Libermann et d'autres encore, qui avaient beaucoup contemplé et approfondi ce mystère de l'intérieur du Christ..
On sait à quel point, dans la première moitié du 17e siècle, l'intérêt pour l'intériorité et la subjectivité grandit dans les esprits. Le Cogito a provoqué à la réflexion toute la génération issue de Descartes. Dans cette mouvance, les théologiens de l'Ecole Française du 17e siècle s'interrogeaient davantage sur les répercussions causées par l'Incarnation dans la psychologie de Jésus ou sa subjectivité humaine. Il est remarquable que la reconnaissance explicite de l'importance objective de la subjectivité, rejetée par la modernité et redécouverte récemment par la trans-modernité, remonte à Descartes (1596-1650) et à Pascal (1623-1662) ainsi qu'à l'Ecole Française du 17e siècle, et caractérise depuis toujours la race de ceux et de celles qui cherchent vraiment Dieu.
A l'intérieur de l'Ecole Française du 17e siècle, l'Oratoire de Jésus, appelé aussi Oratoire de France, fondé par le cardinal de Bérulle et dont la vocation est d'honorer le Verbe Incarné, est spécialement attentif "aux actions intérieures et spirituelles de l'âme de Jésus". Il nous invite à dépasser, par la prière contemplative, l'aspect extérieur de la vie terrestre de Jésus, pour nous attacher au Fils caché et à son état d'abaissement.
Si nous pouvons rencontrer le Dieu intime et accéder à l'intérieur du Christ, c'est grâce à l'Esprit Saint, car seul l'Esprit sonde les profondeurs de Dieu (1 Co 2,10). L'Esprit seul peut nous donner de Dieu une connaissance qui soit adéquate, une connaissance par connaturalité, en nous incorporant au Christ et en nous faisant enfants de Dieu. L'Esprit Saint est le maître intérieur du chrétien. "C'est ce maître intérieur, dit saint Bonaventure, que nous devons toujours écouter et interroger." Finalement, la vie intérieure chrétienne est une vie spirituelle au sens strict du terme, puisqu'elle est une vie dans l'Esprit Saint (Pneuma) et non seulement une vie de notre esprit humain (Noos). Une vie totalement mue par l'Esprit Saint est la perfection de l'intériorité chrétienne.
Sans jamais perdre de vue ce sommet vers lequel il faut tendre, il convient de revenir de temps en temps au point de départ, car notre intériorisation ne se fait pas d'un seul coup ni en une seule fois. Il y a des va-et-vient, des allers et des retours. Le premier pas sur le chemin vers l'intérieur est de se libérer de l'emprise du monde extérieur qui emprisonne dans le multiple et l'agitation. Il ne s'agit pas de tourner le dos au monde extérieur, mais de se distancer de lui comme à reculons. Comment fit le jeune Benoît pour se libérer de l'emprise du monde ? Il recula (recessit), dit saint Grégoire le Grand.
Autrement dit, il ne s'agit pas de mépriser ni d'ignorer les réalités extérieures, mais de les relativiser. Le sens du relatif est primordial en ce domaine. Saint Ignace de Loyola en a laissé un exemple. On lui demanda un jour comment il réagirait si le pape venait à supprimer la Compagnie de Jésus. Il répondit : "Il me faudrait sans doute un quart d'heure pour retrouver complètement ma paix." Un quart d'heure. Pas plus. La Compagnie de Jésus n'était-elle pas l'oeuvre de toute sa vie ? N'empêche. Pour lui, l'unique absolu est Dieu et sa gloire. Tout le reste est relatif. Or, Dieu peut toujours être glorifié, même sans les jésuites. Qui le croirait? Je dirais que pour saint Ignace, l'intériorité consiste à se focaliser sur l'unique absolu qui est Dieu, au delà des moyens et des objectifs humains qui sont relatifs. En un terme plus ignatien, l'intériorité demande à rester indifférent à tout ce qui est relatif, pour ne s'attacher absolument qu'à Dieu seul. C'est la sainte indifférence qui demande beaucoup de lucidité et de courage.
Pour relativiser les réalités extérieures, qui sont multiples et inquiètes, sans les mépriser ni les sous-estimer, il faut les considérer dans leur profondeur ultime, c'est-à-dire leur relation à Dieu. L'idée n'est pas nouvelle. Elle est déjà esquissée dans certains textes de saint Paul. Elle est bien présente dans les écrits de saint Jean de la Croix. Elle a son épanouissement le plus beau dans la vie de saint François d'Assise avec son Cantique des créatures.
D'ailleurs, la découverte de la profondeur divine du créé n'est pas réservée aux saints et aux mystiques. Certains poètes et philosophes en ont fait l'expérience. Selon Rilke, la musique ne s'adresse qu'à Dieu et ne révèle son essence que dans une église. Le philosophe Malebranche exprime cette idée en ces termes : "Je suis tellement convaincu que nous ne voyons la vérité de toutes choses qu'en Dieu que je ne craignis point d'exposer mon sentiment en public, en sachant que cela ne me ferait pas d'honneur dans l'esprit de bien des gens".
A propos de saint Benoît, saint Grégoire le Grand dit : "De sa contemplation divine se découle une chose merveilleuse, c'est que le monde entier se présente maintenant sous ses yeux comme dans un rayon unique de soleil." En d'autres termes, saint Benoît voyait toutes choses en Dieu et à la lumière divine.
Voilà comment peuvent se rencontrer l'intérieur et l'extérieur, la voie franciscaine des créatures et la voie bénédictine du recueillement : en se sublimant. "Tout ce qui monte converge", disait Teilhard de Chardin. Au terme, l'intériorité chrétienne est l'intime et l'ultime rencontre de soi-même, en communion avec les trois Personnes Divines, ainsi qu'avec l'univers tout entier, visible et invisible.
Frère Jean-Marie
* Extrait de la lettre de Wavreumont de septembre 2003