Voyage des oblats à la fraternité Saint-Benoît en 2007.
Yvonnic et les oblats de la fraternité ont créé un BLOG pour l'oblature! Allez voir, il est super!!
http://wavoblature.over-blog.com/
De l’oblature
Depuis plus de dix ans maintenant, il existe une oblature rattachée à la communauté monastique de Wavreumont.
Une oblature, c’est au fond une branche sur l’arbre, une pousse de la vie monastique.
Des femmes et des hommes en quête de vie spirituelle
En effet, depuis longtemps déjà des laïcs fréquentant un monastère bénédictin se sont dit que la spiritualité vécue par les moines ou les moniales ne seraient pas sans intérêt pour leur vie à eux. L’Evangile du Christ est bien le chemin qui conduit à Dieu, mais comment l’intégrer à sa vie quotidienne, comment peut-il inspirer nos conduites et nos pratiques. Il est lumière, il est saveur pour la vie mais cela peut paraître si loin des réalités de chaque jour, cela peut sembler relever d’une utopie inabordable pour le commun des mortels.
Saint Benoît d’ailleurs, comme d’autres avant et après lui, se trouvait devant des questions de ce genre. Jésus ne nous ayant pas demandé de le suivre par pure imitation, il faut reprendre sans cesse le mouvement même de l’Evangile. Non pas répéter ce que Jésus a fait ou dit mais reprendre à nouveau, là où l’on vit, son œuvre, comme dit l’évangile de Jean. C’est cela faire mémoire de lui.
Dans cette perspective et de tout temps, des hommes et des femmes désireux d’inscrire l’Evangile dans leur vie ont, sous l’inspiration de l’Esprit, inventé des styles de vie évangile et donné naissance à des spiritualités.
C’est ce que saint Benoît a fait au 6e siècle. Dans le but de donner à des moines des directives de vie évangélique, il a écrit une " Règle des moines ". Ces directives sont le fruit de son expérience de la vie en commun des moines et des réflexions qu’il a pu en tirer.
La lecture de cette Règle est à la fois source de dépaysement puisqu’elle nous reporte au 6e siècle mais aussi de découverte. En effet, à travers tout un dispositif qui organise la vie des moines, et qui paraît ne concerner qu’eux, nous pouvons découvrir une spiritualité, une inspiration et une sagesse évangéliques.
D’où cet intérêt auprès de personnes qui ne sont pas appelées à vivre dans un monastère mais à vivre dans la cité. Cet intérêt explique que des laïcs, mariés ou célibataires, mais aussi bien des prêtres du clergé séculier cherchent à donner à leur vie une inspiration tirée de la Règle bénédictine.
Il faut d’ailleurs remettre cet intérêt dans le contexte global du monde contemporain. Aujourd’hui, à l’heure où les identités sont moins assurées, n’étant plus, comme jadis, soutenues par des repères immédiatement disponibles, notre monde est traversé par une lame de fond de recherches spirituelles. Nos contemporains se rendent compte qu’une existence cadrée dans le " métro-boulot-dodo " ne peut pas répondre aux aspirations les plus profondes du cœur humain. Comme les institutions relevant des Eglises sont elles-mêmes prises dans l’usure du croire et l’effritement des identités, il y a toute une recherche de vie spirituelle qui se réalise hors des murs, au-delà des frontières. Il faut bien le dire, cela peut générer un bricolage religieux où l’on fabrique sa religion avec un peu de tout ou bien des extravagances qui se veulent inspirées mais qui révèlent surtout le désarroi de ceux qui les pratiquent. Mais il y a aussi tout ce qui se cherche dans les traditions spirituelles établies.
Et l’oblature bénédictine ?
L’oblature n’est pas un mouvement d’Eglise supplémentaire comportant une mission spirituelle particulière ou un engagement apostolique caractérisé. Cela veut dire que les oblats ne prennent pas un engagement supplémentaire par rapport à ceux qu’ils ont déjà.
Il s’agit de rechercher l’inspiration nécessaire pour que l’Evangile puisse être vécu dans les tâches, rôles et fonctions divers qui sont ceux des chrétiens laïcs ou prêtres.
Les oblats ne sont pas des moines ou moniales de second ordre. Il ne s’agit en rien de " jouer au moine " ou de " faire comme " mais, ensemble, de se mettre à l’écoute pour entendre ce que l’Esprit peut nous dire, dans la ligne qu’a tracée saint Benoît.
L’oblature n’est pas un cercle d’étude de la Bible, du Credo ou de la théologie. Ce n’est pas non plus un groupe de prière. Ces types de rencontres ont leur objectif bien défini, de formation ou de prière, et prennent une place déterminée dans la vie de l’Eglise. On y entre parce que l’on veut en savoir plus sur l’enseignement chrétien ou afin de pouvoir soutenir sa vie de prière avec d’autres. Ce qui est premier ici, c’est le souhait de se former ou de prier.
L’intention d’une oblature n’est pas de cet ordre. On veut trouver dans l’esprit de saint Benoît les lignes de forces fondamentales pour son existence concrète. Ce qui est premier, c’est dès lors un appel particulier à vivre dans cette perspective. En fréquentant un monastère déterminé (car on est toujours oblat d’une communauté particulière) on a découvert peu à peu une connivence spirituelle avec ce qui est vécu dans la liturgie, dans les attitudes spirituelles de base, dans l’accueil et l’engagement de cette communauté monastique. Cette connivence engendre le désir de laisser sa vie s’imprégner progressivement de ces valeurs.
J’attache de l’importance à ces trois points car il me paraissent bien cibler la perspective de l’oblature.
Il faut un appel perçu au-dedans de soi à suivre cette voie bénédictine. Il faut pouvoir reconnaître en soi un désir spirituel à vivre l’Evangile sous la direction de la Règle de saint Benoît. On a reconnu là un certain nombre de valeurs d’Evangile inspirantes pour sa propre vie et l’on désire les faire siennes toujours mieux par l’entrée en oblature. Pour rejoindre un groupe de formation chrétienne ou un groupe de prière, point n’est besoin de cet appel particulier. On veut en savoir plus sur…On veut prier avec d’autres. Mais ici, dans l’oblature, le propos est d’engager l’ensemble de son existence selon une inspiration déterminée.
Cet appel est personnel mais, comme il existe bien des voies pour suivre le Christ, comme il concerne une communauté, comme il se vit en relation avec d’autres, encore faut-il le discerner. Est-ce bien ma place ? Vais-je la trouver là ? Quelles sont au juste mes motivations ?
Connivence. Cet appel ne tombe pas du ciel " tout fait ". C’est la fréquentation d’un monastère qui, peu à peu, donne envie de se relier plus fortement, de se solidariser à des frères ou des sœurs. On se découvre donc en " connivence ", en communion avec ce groupe de disciples de Jésus. En participant à des retraites, en vivant au rythme de la prière commune, en parlant avec l’un ou l’autre frère, on se rend compte que cette communauté, à travers ce qu’elle essaie de vivre de l’Evangile, à travers le style de vie qui est le sien, ses options, peut être pour moi un lieu de croissance.
Pour autant, un oblat ne devient pas un membre de la communauté monastique mais se trouve plus spécialement relié à elle. Ni moine (ou moniale) ni " élu ", il demeure, dans sa ligne propre, témoin de Jésus-Christ.
On peut parler d’imprégnation pour exprimer que cette fréquentation régulière nourrit peu à peu une affinité, une solidarité et un attachement. On pourrait d’ailleurs recourir au même terme pour désigner la vie spirituelle. Dans l’esprit bénédictin, il s’agit moins, à propos de la vie spirituelle, d’ascèse et d’exercices que d’une maturation patiemment consentie, d’une croissance de son humanité où Dieu et les autres sont impliqués.
Au monastère, on vit dans un cadre qui a ses murs et son intérieur, son environnement naturel et culturel, on participe à la prière commune, on y chante et on y entend les mots de la Bible. On a sur son chemin d’autres frères. Tout cela agit, tout cela travaille par imprégnation. Cela veut dire que l’on ne compte pas sur la seule intelligence qui devrait digérer une théologie ni sur la seule volonté qui devrait se plier à des pratiques et exercices spirituels. On laisse agir le milieu. C’est sans doute ce qui explique que le tempo de la vie monastique est plutôt lent. Les changements personnels et communautaires, les prises de décision, les prises de conscience sont en général assez lents. Le monastère ne ressemble guère à une entreprise actuelle gérée selon les lois du management.
Evidemment les conditions de vie des oblats ne sont pas celles des moines, il reste cependant que des uns aux autres, on sent que l’on appartient à une sorte d’éthos, d’atmosphère éthique et spirituelle commune.
A Wavreumont
A Wavreumont, les oblats se rencontrent quatre fois l’an pour des réunions de formation et de partage spirituels. L’objectif principal est d’expliciter les valeurs fondamentales de l’esprit bénédictin. Le rythme a été tenu et on peut dire que si chacun n’y trouve pas toujours tout son compte, le bilan est positif. Les enseignements ouvrent des fenêtres et les partages permettent de se dire soi-même et de comprendre le chemin des autres. Les différences sont indéniables et l’on ne doit pas vouloir les gommer en ramenant à un commun dénominateur spirituel. Mais n’est-ce pas ainsi que l’on peut apprendre l’écoute, la tolérance et l’ouverture positive à l’altérité ? Les histoires, les tempéraments, les formations créent inévitablement ces différences, elles obligent chacun à " mettre un peu d’eau dans son vin " ou comme dit la Règle à " supporter patiemment les infirmités d’autrui " (RB 72).
Il est important de dire que l’oblature ne se réduit pas à ces rencontres. Celles-ci sont des moyens parmi d’autres pour avancer au quotidien là où l’on vit. Mais se rencontrer, c’est être remis dans la fraternité, reconnaître que l’on n’est pas isolé, que d’autres sont sur le même chemin. On peut souhaiter que les oblats puissent trouver dans leurs rencontres organisées ou non de quoi se soutenir mutuellement dans leur vocation.
Nous sommes actuellement une quinzaine environ dans l’arche. Quoiqu’aucun d’entre nous ne soit effleuré par le désir de refaire le monde après le déluge, c’est en effet, un peu l’arche de Noé par le caractère composite de l’équipage. On y trouve des couples, des personnes séparées-divorcées, des célibataires, des prêtres du clergé séculier.
Les rencontres trimestrielles sont l’occasion d’approfondir un thème de la spiritualité bénédictine et de partager la manière dont nous l’intégrons à notre vie quotidienne. Quelques oblats qui habitent dans les environs s’associent volontiers à la prière des frères, les autres ayant souvent aménagé leur horaire pour se relier à eux par la prière, celle des Vêpres en particulier.
Par ailleurs, les oblats sont invités à rejoindre la communauté lors des engagements des frères.
A Wavreumont, des oblats rendent service de manière régulière au niveau de l’hôtellerie et de la porterie.
Le devenir spirituel
Le devenir spirituel implique selon saint Benoît le recours à des outils. Comme il n’y a pas d’art sans instruments, il n’y a pas d’art de vivre selon l’esprit de l’Evangile sans la pratique des instruments du bon travail comme dit la Règle. A chacun sa voie certes mais écouter la Parole de Dieu, ramener sa vie dans l’amour, faire mémoire de Jésus par l’eucharistie et ouvrir son cœur à Dieu dans la prière sont les voies incontournables pour demeurer fidèles. Chaque oblat doit pouvoir vérifier s’il se laisse bien imprégner et renouveler par ces pratiques qui sont d’ailleurs le chemin de tout disciple du Christ.
En outre l’oblat devrait aimer s’inspirer de la sagesse de saint Benoît et en tirer parti pour ce qu’il est appelé à vivre dans ses engagements, fonctions et rôles divers. On songe, par exemple, à ce qui est dit dans la Règle sur l’accueil, le respect des personnes, l’égard dû aux faibles et aux infirmités d’autrui ; mais aussi à la note bénédictine sur la mesure, la discrétion et le silence. Tout cela fait partie de l’expérience spirituelle que St Benoît à transcrite dans sa Règle.
Ce qui caractérise cette spiritualité est sans doute ce qu’on pourrait appeler son caractère " domestique ". Pour Benoît, il ne s’agit pas de quitter le quotidien pour trouver Dieu mais de trouver Dieu en toutes choses. Perspective assez " originale ", si l’on peut dire : trouver Dieu en toutes choses. Retrouver le créateur, ce n’est pas le retrouver dans un face à face mystique avec lui mais le retrouver dans sa créature. " Afin qu’en toutes choses Dieu soit glorifié " (finale du ch.57 qui parle des artisans du monastère).
On a souvent fait de cette formule la (ou une des) devise des bénédictins. Ce n’est pas à tort parce qu’elle paraît caractériser de manière juste la spiritualité de St Benoît. Dans ce ch.57, Benoît dit exactement ceci : " pour ce qui concerne les prix, on veillera à ce que l’avarice ne s’y glisse pas. Au contraire, on vendra un peu moins cher que chez les séculiers, afin qu’en toutes choses Dieu soit glorifié ". Il y a là en condensé une petite note spirituelle intéressante. D’abord on est dans le concret : il s’agit du travail, des artisans, des transactions, des prix, de l’économique et là-dedans on insère une préoccupation spirituelle. On dit qu’il faudra là aussi glorifier Dieu et on le fera si l’on ne se laisse pas mener par l’avarice, si l’on reste détaché (même s’il faut gagner sa vie et celui des siens…On n’est pas dans le rêve ni dans l’utopie). Dieu n’est donc pas glorifié seulement dans l’espace de la prière personnelle ou communautaire mais dans la gestion du monde. Il n’y a donc pas chez Benoît une sorte de mystique de la fuite du monde, du retrait pour se fixer sur le Seul parce que Benoît ne voit pas Dieu comme le Seul, l’Absolu mais le Père créateur.
Dès lors, la paix n’est pas à rechercher dans une fuite du monde mais dans un esprit d’alliance. C’est le diable(dia-bolos) qui sépare, au sens de défaire et déchirer. Dieu est alliance, symbole,(sun-bolos), il réunit et rassemble.
L’engagement
Au terme d’un temps de probation, chaque oblat prend un engagement devant la communauté monastique et l’oblature. Il signifie par là qu’il recherche, dans l’oblature, autre chose qu’une " formation continue " ou un cercle régulier de partage spirituel. Il engage son être dans une certaine voie, il s’enracine dans une certaine demeure afin d’y trouver les ressources nécessaires à son existence chrétienne.
Il s’offre à Dieu (d’où le terme " oblat ") à Dieu par une promesse en présence d’une communauté qu’il a choisie et acceptée.
Pour autant, les oblats ne deviennent pas des membres de la communauté monastique. " Ils n’ont pas voix au chapitre ". Mais ils sont évidemment plus étroitement reliés à la communauté. De ce fait, ils sont sans doute plus associés à ses joies comme à ses peines. Des liens réciproques se créent, se tissent au rythme des événements qui touchent chaque personne, les familles et le groupe de la communauté dans son ensemble.
Le courage d’anticiper et d’imaginer en commun
Ce nouveau développement des oblatures autour des monastères bénédictins devrait sans doute être non seulement acté comme un fait dont on ne peut que se réjouir mais relu et interprété dans un souci d’entendre ce que l’Esprit dit aux Eglises.
Il devient de plus en plus clair que l’avenir des communautés monastiques ne pourra pas se jouer en dehors d’une nouvelle association des moines et des laïcs. Les choses étant ce qu’elles sont (moyenne d’âge, tarissement du recrutement, difficultés économiques…), on peut prévoir qu’un certain nombre de ces communautés ne pourront pas se prolonger, elles devront s’effacer. Sans qu’il faille voir là nécessairement " l’abomination de la désolation ". Comme toute personne, une communauté doit pouvoir accepter, sans déni, sa propre disparition.
A une moindre échéance, c’est dans un partenariat moines-laïcs qui est à inventer, qu’une communauté monastique pourra espérer trouver encore une certaine fécondité.
Cette collaboration est à inventer et à discerner. On ne part certainement pas de rien mais une situation encore inédite appellera sans doute des aménagements nouveaux. Comment s’associer dans la tâche d’animation spirituelle des groupes qui viennent au monastère ? Comment assurer à une communauté une gestion économique qui puisse faire face aux réalités, aux contraintes et aux réglementations qui viennent de l’extérieur ? Comment faire en sorte que la liturgie, tout en restant appropriée au style monastique, puisse se donner les moyens de rester ouverte.
Certes en ces domaines, comme en d’autres encore, les laïcs ne vont pas prendre la place des moines. Ils ne vont pas venir chanter les psaumes à leur place…
Mais si un monastère peut être un lieu spirituel pour une région, il s’agit d’en assumer ensemble la destinée et le devenir.
La réalité d’aujourd’hui ne doit pas engendrer une vision pessimiste ou alimenter uniquement des peurs mais susciter plutôt une force d’anticipation qui ose se projeter dans l’avenir et le regarder en face, pour mettre au jour les questions qui devront être abordées. Une force d’imagination également, celle qui dégage des possibles praticables et se donne les moyens de les mettre en œuvre.
Une oblature n’est sans doute pas la seule instance à rallier dans cette mise en état de dialogue d’une communauté monastique mais elle constitue un des cercles de sa communion.
Fr. Hubert